Réindustrialisation en France : les angles morts des PME industrielles

Prise de décision en entreprise et coût de la non décision

Réindustrialisation : on parle beaucoup. On regarde peu.

Par Nathalie Niaux-Squivée & Théo Lazuech

On nous parle de réindustrialisation depuis des années. Des plans sont annoncés, des sites sont inaugurés, des discours se succèdent avec, chaque fois, les mêmes références à la souveraineté, à l’emploi local, à la fierté industrielle. Et pourtant, quelque chose cloche — pas dans le diagnostic, qui lui est largement partagé, mais dans ce que ce discours évite systématiquement de nommer. Laissez-nous lever le loup.

1. On a arrêté de perdre. On n’a pas recommencé à produire.

Les chiffres sont connus, cités abondamment, mais rarement véritablement discutés. L’industrie représente aujourd’hui environ 10 à 11% du PIB français, contre 20 à 21% en Allemagne. Depuis 1980, la France a perdu environ 2,2 millions d’emplois industriels, et le nombre d’entreprises manufacturières stagne depuis 2000. Sur le plan commercial, le déficit sur les biens atteignait 69 milliards d’euros en 2025, et seulement 38% des biens manufacturés consommés en France y sont produits.
La stabilisation récente est réelle — mais elle ne constitue pas une reconquête. Ce sont deux réalités fondamentalement différentes, et confondre les deux est une erreur politique autant qu’économique. On a freiné l’hémorragie. On n’a pas encore régénéré le tissu. Le reconnaître sans détour est la condition minimale pour construire une réponse sérieuse.

2. Le culte de l’investissement : une erreur de diagnostic

La narration dominante repose sur une équation simple : investir, c’est moderniser, et moderniser, c’est redevenir compétitif. Cette logique est séduisante. Elle est aussi insuffisante — et la littérature économique le documente depuis vingt ans. Les travaux de Nicholas Bloom et John Van Reenen, publiés notamment au NBER et dans l’American Economic Review, établissent que les pratiques managériales expliquent une part déterminante des écarts de performance entre entreprises et entre pays. Dans l’industrie française, environ 30% des écarts de compétitivité seraient imputables au management opérationnel, non aux équipements.
Ce que l’on observe sur le terrain est encore plus cru : des lignes modernisées qui tournent en dessous de leur capacité, des tableaux de bord installés que personne ne consulte, des machines récentes opérées exactement comme les anciennes. De nombreuses machines restent sous-utilisées non par manque de capital, mais faute de transformation des modes de fonctionnement. Autrement dit, on modernise l’outil sans transformer le système humain qui l’opère — et cette confusion entre investissement matériel et transformation organisationnelle est peut-être l’angle mort le plus coûteux du débat actuel.

3. Les PME ne sont pas des grands groupes en miniature

Le deuxième angle mort tient à l’inadéquation structurelle entre les solutions promues et la réalité quotidienne des PME industrielles. Une PME n’arbitre pas comme un grand groupe. Elle vit avec des volumes limités, une forte variabilité de la demande, des marges comprimées sans matelas d’absorption, et une capacité de gestion de projet souvent saturée. Dans ce contexte, un investissement lourd mal calibré ne modernise pas — il déstabilise, en mobilisant des ressources humaines et financières que l’entreprise ne peut pas immobiliser longtemps sans prendre de risque sur son exploitation courante.
La bonne nouvelle est qu’une autre voie existe et produit des résultats documentés. Ce que Bpifrance Le Lab appelle la modernisation frugale — retrofit à coût divisé par deux ou trois, cobotique ciblée, automatisation partielle selon une logique 80/20 — permet des transformations réelles sans mettre l’organisation en péril. Ce ne sont pas des solutions de repli pour ceux qui ne peuvent pas faire mieux : ce sont des stratégies adaptées au réel, bien plus efficaces dans la majorité des cas que les grands projets vendus par des cabinets dimensionnés pour des comptes du CAC 40.

4. Le coût du travail : un débat réel, mais mal posé

Le sujet du coût du travail est réel, et nous ne le nions pas. Mais il est presque toujours mal posé, parce qu’il est traité de manière isolée alors qu’il s’inscrit dans un système de contraintes bien plus large. La fiscalité de production française atteint 3,2% du PIB, contre 0,7% en Allemagne — un écart considérable que ni les baisses de charges ni les dispositifs d’aide à l’investissement n’ont suffi à compenser. S’y ajoutent le coût de l’énergie industrielle, des normes réglementaires à géométrie variable selon les pays, des difficultés d’accès aux ressources et des rigidités organisationnelles internes.
Ce n’est pas un coût isolé qui explique le décrochage industriel français : c’est l’empilement de contraintes que le dirigeant de PME absorbe seul, sans ingénierie publique pour les desserrer. Focaliser le débat sur le seul coût du travail, c’est offrir une réponse simple à un problème complexe — et, ce faisant, éviter les chantiers plus difficiles.

5. Les compétences : on forme. On ne capte pas.

Entre 50 000 et 60 000 emplois industriels restent non pourvus en France aujourd’hui, et l’Institut Montaigne estime qu’il faudra 100 000 ingénieurs supplémentaires d’ici 2030. Ces chiffres sont régulièrement cités pour plaider en faveur d’une expansion de l’offre de formation — et ce n’est pas faux. Mais ce diagnostic s’arrête trop tôt, parce qu’il ne dit pas pourquoi une partie des jeunes formés aux métiers industriels ne rejoint finalement pas l’industrie.
Le problème n’est pas uniquement quantitatif : il est d’alignement. La formation est pensée depuis les grandes métropoles et les grandes écoles, les sites industriels sont implantés à 70% dans des zones de moins de 20 000 habitants, et la réalité vécue du travail industriel reste mal racontée et souvent décorrélée des promesses faites en recrutement. Former sans ancrer, c’est produire de la frustration — et, in fine, alimenter la fuite de compétences que l’on prétend combattre.

6. La transmission : le sujet qu’on ne veut pas voir

C’est l’angle mort absolu du débat public sur l’industrie française, et c’est sans doute le plus urgent. Un dirigeant d’entreprise sur quatre a aujourd’hui plus de 60 ans. Une entreprise industrielle sur deux devra être transmise dans les dix prochaines années, selon Bpifrance Le Lab. Et pourtant, près de la moitié des dirigeants concernés n’ont engagé aucune démarche en ce sens.
On consacre des ressources considérables à vouloir créer de l’industrie nouvelle, pendant qu’on laisse silencieusement disparaître l’industrie existante, faute d’avoir anticipé et sécurisé sa transmission. Chaque PME non transmise, c’est un savoir-faire détruit, un bassin d’emploi fragilisé, un tissu de sous-traitance qui se défait. La réindustrialisation passe impérativement par la préservation active du stock existant — et cette évidence tarde à entrer dans les politiques publiques.

7. L’industrie est territoriale. La politique industrielle, beaucoup moins.

Les données sont sans ambiguïté : 70% des sites industriels français sont implantés dans des zones de moins de 20 000 habitants. Un emploi industriel génère 1,34 emploi indirect dans le bassin de vie environnant, et 38% de la croissance locale est liée aux dynamiques territoriales. L’industrie n’est pas une filière abstraite : elle est ancrée dans des territoires précis, avec leurs réseaux de fournisseurs, leurs bassins de main-d’œuvre, leur foncier, leur logistique, leur histoire.
Une PME industrielle ne choisit pas un pays — elle choisit un territoire capable de produire, d’accueillir, de former et de retenir. Tant que la politique industrielle continuera de se concevoir depuis Paris, en ciblant des filières prioritaires et des grands comptes stratégiques, elle passera à côté de l’essentiel : le tissu dense de PME et d’ETI qui fait réellement vivre les territoires, et dont la santé conditionne celle de l’ensemble de l’économie productive française.

Ce que nous croyons, depuis le terrain
Le problème n’est plus le diagnostic. Il est largement partagé, documenté, et répété à l’envi. La vraie question est désormais celle de l’exécution — et l’exécution, ça se passe dans des PME, sur des territoires, avec des hommes et des femmes qui arbitrent chaque jour dans des conditions de contrainte que les grandes tribunes sur la réindustrialisation ne restituent pas.
La réindustrialisation se jouera dans la qualité du management opérationnel, dans la pertinence des investissements calibrés à la taille réelle des organisations, dans la disponibilité et l’ancrage territorial des compétences, dans la capacité à sécuriser la transmission avant de rêver à la création, et dans la cohérence entre ce qui se décide en haut et ce qui se vit en bas. Tant que l’on continuera de parler des PME industrielles comme de symboles, sans les traiter comme des systèmes sous contrainte qui arbitrent en permanence avec peu de marge d’erreur, la réindustrialisation restera ce qu’elle est depuis des années : une ambition réelle, mais une exécution manquée.

À propos des auteurs

Nathalie Niaux-Squivée
DRH indépendante, experte en climat social et transformation des organisations industrielles. Elle accompagne les dirigeants de PME dans leurs arbitrages humains à fort impact.

Théo Lazuech
Entrepreneur et consultant en performance humaine, cofondateur de Convergences Travaillistes (think tank sur la valeur travail).

👉 Ils travaillent ensemble sur les liens entre organisation, engagement et performance, notamment à travers le système Allons Ensemble.

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